3 questions Déo-Gracias Houndolo

Comment concevoir des synthèses de données probantes réellement utiles aux décideurs publics, tout en tenant compte de la diversité des contextes nationaux, notamment en Afrique francophone ?

Organisation internationale de référence en matière d’évaluation d’impact et de synthèse de données probantes, l’Initiative internationale pour l’Évaluation d’Impact (3ie) œuvre à renforcer l’utilisation des connaissances scientifiques dans l’élaboration des politiques publiques. À travers son portail de synthèses, l’organisme développe des mécanismes pour mieux capter les besoins des utilisateurs, renforcer l’ancrage local des connaissances et assurer l’actualisation des contenus.

Dans cette nouvelle interview, Déo-Gracias S.O. Houndolo (PhD)*, Expert Sénior en évaluation des politiques publiques et Coordonnateur régional du Programme Ouest-Africain de Renforcement des Capacités et d’Évaluation d’Impact (WACIE) à 3ie, revient sur les leviers mobilisés pour rapprocher données probantes et action publique.

M. Houndolo, quels mécanismes 3ie utilise-t-il pour identifier les besoins spécifiques des praticiens du transfert de connaissances et des responsables de politiques publiques dans la conception et l’évolution du portail de synthèses ? Comment ces retours influencent-ils la priorisation ou la formulation des contenus ?

D-G. H. : pour commencer, il faut noter que nous collectons des données à l’occasion des activités de renforcement des capacités que nous menons. À titre illustratif, nous avons organisé en Côte d’Ivoire un atelier à l’attention des directeurs de planification de tous les ministères. Il s’agit d’acteurs clés qui influencent les politiques publiques du pays. En fin de rencontre, nous leur avons soumis un questionnaire visant à comprendre leurs difficultés d’accès aux données et la manière dont elles sont utilisées quand elles existent. L’information que nous en tirons nous permet d’identifier et ensuite de catégoriser les besoins.

Nous sommes aussi sollicités directement par les gouvernements. Par exemple, le directeur du cabinet du ministère du Développement et de la Coordination de l’Action gouvernementale du Bénin nous a contactés, dans le cadre de la révision de la politique du pays en matière d’enseignement technique, pour identifier les données probantes dont on dispose et qui font le lien entre l’enseignement général, l’enseignement technique et l’insertion professionnelle. Nous menons également un important travail de soutien au renforcement des capacités en milieu universitaire. L’École Nationale de l’Administration d’Abomey-Calavi au Bénin nous a notamment contactés dans le cadre du montage des curricula en vue du renforcement des capacités allant dans le sens de l’évaluation de la synthèse des données probantes et autres.

Je dois ajouter que le partenariat et le rôle des gouvernements sont centraux dans ce processus. En effet, produire et diffuser des données ne suffit pas, il faudra impliquer et associer les potentiels utilisateurs. Il est donc essentiel de renforcer l’engagement et la conscience scientifique afin que les données servent réellement à l’action. À cet effet, 3ie est fortement engagé dans l’accompagnement des décideurs et des utilisateurs potentiels. Le travail que nous faisons vise à sensibiliser les gouvernements, les collectivités territoriales décentralisées, les parlements, ainsi que les jeunes évaluateurs(trices), à l’importance des données probantes dans les processus de prise de décision. L’objectif est de stimuler la demande de synthèses, afin que leur utilisation influence concrètement la formulation, l’analyse et l’évaluation des politiques publiques, des programmes et projets.

Comment 3ie s’assure-t-elle que les synthèses produites ou diffusées par le portail tiennent compte des spécificités des contextes locaux (par exemple, dans les pays d’Afrique ou dans d’autres pays en développement), afin d’éviter une présentation trop homogène ou « universelle » de l’évidence ? Quelles procédures ou quels partenariats sont mobilisés à cette fin ?

D-G. H. : quand nous produisons une synthèse, nous la mettons effectivement en accès libre sur notre portail et, dans le cadre de nos activités de renforcement des capacités, nous en faisons la promotion. Ce qui importe, c’est de s’assurer que le contenu scientifique produit vient de différentes sources, de différents pays, de différents contextes. Or au regard de l’état des lieux que 3ie a fait de la production à partir des évaluations d’impact et revues systématiques, au travers du programme WACIE en 2018, nous avons clairement constaté qu’il y a un écart énorme entre la contribution des pays francophones et celle des pays anglophones en Afrique. De façon un peu schématique, je dirais que les pays francophones ne participaient même pas alors à hauteur de 5 % de la production.

Donc il y avait lieu pour nous de travailler à améliorer cette production primaire. Sans cela, il n’est tout simplement pas possible de faire des synthèses inclusives comme on l’aurait souhaité. C’est la raison pour laquelle nous avons d’abord mis l’accent sur le développement de données, en particulier des données d’évaluation d’impact rigoureuses et des données probantes suffisamment solides dans ces pays francophones afin de refléter la réalité locale parmi les données disponibles. Nous avons, par exemple, mis en place un dispositif de financement des études dans ces pays. Par ailleurs, les efforts menés autour du programme WACIE, que je coordonne en Afrique de l’Ouest, représentent une autre démarche pour s’assurer qu’il y ait du contenu provenant des pays francophones, avec des travaux ancrés localement en Afrique.

Nous sommes satisfaits de constater que de plus en plus de publications issues de ces pays se retrouvent dans les analyses de la littérature existante, et qu’elles sont prises en compte dans les synthèses diffusées sur notre portail. Mais le travail doit se poursuivre afin de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un effort ponctuel. Et c’est là où la collaboration avec les gouvernements, les parlementaires, avec les acteurs locaux, la société civile est fondamentale. À cet effet, le besoin croissant de données va aider à garantir la durabilité de la production.

Dans un contexte où l’évidence scientifique évolue rapidement (publication de nouvelles études, revues systématiques vivantes, méta-analyses), quels processus 3ie applique-t-il pour maintenir ses synthèses à jour ? Quels critères guident la décision de réviser, prioriser ou retirer une synthèse devenue moins pertinente ?

D-G. H. : nous disposons d’une équipe dédiée à l’actualisation de nos plateformes notamment le Portail des Evidences de Développement. Elle veille à ce que les évidences produites soient bien ajoutées progressivement. En ce qui concerne l’actualisation des synthèses de données probantes disponibles, elle dépend parfois de la demande et bien des fois un financement spécifique est recherché pour soutenir cette mise à jour. Tout ceci se fait avec bien sûr de réels défis de mobilisation de financement.

Les mises à jour des Evidence Gap Maps permettent de voir ce qui existe déjà et d’identifier les nouvelles productions qui s’ajoutent au fil du temps. Lorsque ces nouvelles publications atteignent un certain seuil, nous pouvons envisager une mise à jour. Il ne s’agit pas de réactualiser une synthèse dès qu’une ou deux études paraissent, mais plutôt lorsque des résultats réellement influents sont produits. Dans ce cas, nous recherchons un financement pour appuyer l’actualisation du contenu de la synthèse.

*Biographie

Déo-Gracias Sèdjro Oloyédé HOUNDOLO (PhD) est un Expert Sénior en Formulation, Analyse et Évaluation de l’impact des Politiques Publiques. Il travaille à l’Initiative Internationale pour l’Évaluation d’Impact (3ie) en tant que Coordinateur Régional du Programme Ouest-Africain de Renforcement des Capacités et d’Évaluation d’Impact (WACIE). Il est concomitamment membre fondateur de l’Institut Africain de Suivi et Évaluation d’Impact des Politiques, Programmes et Projets de Développement, et Président de l’ONG Le Baromètre. En 2023, il a remporté le trophée de Leadership des Données Probantes en Afrique.

Déo-Gracias enseigne à temps partiel les cours d’évaluation d’impact, de Gestion Axée sur les Résultats (GAR) et assimilés à l’Université d’Abomey-Calavi (Bénin), à African School of Economics (Bénin), à l’Université Senghor et à l’Université LUMSA de Rome (Italie).

Ses travaux de recherche pour comprendre la dynamique de la pauvreté en utilisant les politiques multisectorielles et unisectorielles lui ont permis d’obtenir le diplôme de Doctorat en Économie du Développement à l’Institut International des Études Sociales de l’Université Erasmus de Rotterdam à la Haye (Pays-Bas). Il possède un Master of Science en Économie des Ressources de l’Université de Copenhague (Danemark), un diplôme de microprogramme de second cycle en Économie du développement appliqué de l’Université Laval (Canada) et un diplôme d’Ingénieur Agronome de l’Université d’Abomey-Calavi (Bénin).

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Portrait rapproché d’Antoine Rauzy.

Antoine Rauzy

Antoine Rauzy a une expérience de plus de 20 ans en pédagogie numérique et en relations internationales. Il partage son temps entre Sorbonne Université et l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), à Paris. Il a commencé sa carrière comme enseignant-chercheur, mathématicien à l’institut de mathématiques de Jussieu. Il est responsable d’action à l’ANR, agence française de financement de la recherche, et expert international en enseignement numérique. Il est membre du réseau européen HERE (Higher Education Reform Experts) et a siégé au conseil d’administration de plusieurs associations internationales sur ce sujet. 

Par ailleurs, Antoine a été en poste à l’ambassade de France au Canada sur les dossiers universitaires et scientifiques et a conseillé deux présidences d’université sur les questions internationales. Il a été associé à plusieurs négociations internationales sur des sujets universitaires et scientifiques à forts enjeux diplomatiques.