Lors de la deuxième journée du colloque La science pour le politique : consolider les liens entre les communautés de pratique dans la francophonie internationale, organisé dans le cadre du 93e congrès de l’Acfas à Trois-Rivières, les participantes et participants ont eu l’honneur d’assister à une conférence de M. Deo-Gracias Houndolo, coordinateur régional pour le programme WACIE (West African Capacity Building and Impact Evaluation Program).
WACIE existe depuis 8 ans et intervient dans huit pays de l’UMOA (Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine) avec l’objectif de renforcer la production, l’interprétation et l’utilisation des données probantes dans les politiques. La conférence s’est déroulée selon trois axes.
Premièrement, M. Houndolo a abordé les défis liés à la production de données probantes. Deuxièmement, il a développé sur le conseil scientifique comme un espace d’interface – ou de courroie – entre le monde du politique et celui de la recherche. Finalement, il a présenté le Help Desk, une initiative du WACIE permettant de rendre le conseil scientifique accessible aux décideuses et décideurs.
M. Houndolo a conclu en abordant les leçons à tirer de l’expérience des Help Desk ainsi que l’impact de ces dispositifs.
Les défis liés à la production de données probantes
M. Houndolo a commencé son intervention en disant que le défi du conseil scientifique n’est pas tant l’absence de preuve que les conditions qui permettent aux preuves d’être utilisées. Il y a beaucoup d’investissement dans la production de connaissances, la randomisation ou les protocoles d’évaluation. Cependant, demeure une mauvaise lecture des résultats, ce qui a pour conséquence que les ressources sont parfois orientées à mauvais escient. Les données probantes ne donnent pas mécaniquement de meilleures politiques. Deo-Gracias Houndolo a d’ailleurs rappelé que les preuves peuvent impulser des politiques sans grands effets ou avec des effets trop tardifs, mais aussi remettre en question les enjeux soulevés par le politique, voire contredire ses intérêts.
C’est à cet endroit que se trouve le véritable défi du conseil scientifique. Plus qu’une mise à disposition des résultats, cette pratique doit faire un travail de traduction, de médiation et de contextualisation afin d’expliciter ou d’expliquer ce que la science dit et ne dit pas. Il s’agit d’un travail de frontière entre l’administration et la science, entre différentes temporalités – notamment entre le temps des résultats et le temps des élections – et entre le contexte général de la science et le contexte particulier sur lequel opère le politique.
Le conseil-scientifique comme travail d’interface
« La preuve ne voyage pas seule ». M. Houndolo a poursuivi son exposé en déclarant que pour être transmise et comprise, la preuve a besoin d’institutions, de relations et d’un contexte de confiance, pas parce que les décideuses et décideurs sont hostiles à la preuve ou la donnée. Au contraire, ils veulent savoir ce qui fonctionne pour améliorer l’action publique, éviter de répéter des erreurs et disposer d’arguments dans l’arbitrage budgétaire.
Ceci dit, les décideuses et décideurs doivent souvent agir très vite. De plus, ils sont contraints à travailler avec des budgets limités, plusieurs paliers gouvernementaux et avec des systèmes d’information incomplets. Dans ce contexte, la preuve n’est pas tant rejetée que mise à distance, car indisponible au bon moment ou dans le bon format. L’utilisation de la donnée probante ne dépend donc pas de sa qualité, mais de l’écosystème de l’utilisation des preuves. Cet écosystème renvoie à la complexité du sujet humain et à l’environnement opérationnel.
C’est d’ailleurs dans cet espace que se pose la question de la confiance. Sans confiance, la preuve peut paraître suspecte, d’autant plus si elle est amenée par des chercheuses et chercheurs étrangers qui ne connaissent pas le contexte d’intervention politique. Dans ce cas de figure, le conseil scientifique devient une intervention évaluative plutôt qu’une relation durable. Cela ne veut certainement pas dire que pour cultiver la confiance, il faille faire des compromissions. La confiance émerge dans une démarche qui vise à ce que les parties prenantes à la politique publique acceptent que la preuve peut être discutée et contextualisée sans qu’ils se sentent contestés.
Façonner un système régional de données probantes
Notre conférencier a ensuite discuté du conseil scientifique comme un système. Il a démontré que l’utilisation de données probantes reste fragile si elle dépend d’un unique partenaire, car elle est vulnérable aux changements de personne, de gouvernement, de priorité de financement, etc.
Pour y remédier, Deo-Gracias Houndolo affirme qu’il faut inscrire la preuve dans une routine et dans des règles, en se souvenant que la décideuse ou le décideur n’a pas besoin d’une étude exhaustive, seulement d’un état de la question, de connaître les solutions plausibles, les risques associés à une décision, si le choix a été testé ailleurs et si un transfert local est possible.
C’est à ces impératifs que répond WACIE. Le travail du programme permet que la donnée soit utilisée pour répondre à des questions pointues et ponctuelles. Les ateliers Help Desk, participent à une « infrastructure de la preuve » où une question administrative est transformée en question de recherche et où une question courte peut être traduite en un programme d’évaluation ou d’accompagnement des décideuses et décideurs.
Les activités du Help Desk créent des espaces communs entre chercheuses et chercheurs et politiques, qui par ailleurs, évoluent souvent en silos. Ces ateliers permettent de construire une langue commune et donc, davantage de confiance. Ils rendent le conseil scientifique plus attrayant pour les institutions et les décideuses et décideurs.
Pour eux, le conseil scientifique peut être perçu autant comme une ressource que comme une menace. C’est pour cela qu’il faut remplir certains critères pour que le conseil scientifique soit mieux accepté :
- Partir des questions des décideuses et décideurs, c’est-à-dire partir de la demande et non d’une offre de recherche déterminée.
- Respecter les contraintes de temps, quitte à livrer quelque chose de moins complet, mais à temps pour la décision.
- Être clair sur les limites du conseil scientifique pour ne pas perdre crédibilité.
- Reconnaître les savoirs locaux (les savoirs des professionnels, de l’administration, du communautaire, de l’observation de terrain) et faire en sorte d’assurer le dialogue avec ces savoirs.
Dans tout cela, il convient de construire des relations dans la durée, ce qui confère davantage de fiabilité, de confidentialité et de respect des engagements.
M. Houndolo nous a alors invités à nous tourner vers la sociologie du conseil scientifique afin de mieux comprendre en quoi une preuve scientifiquement forte peut être politiquement faible. Cela amène à penser la viabilité politique d’une preuve, au-delà de sa viabilité scientifique.
Comme évoqué plus haut, il y a plusieurs facteurs favorisant l’adoption du conseil scientifique : la crédibilité des producteurs de données, le niveau de confiance entre chercheurs et décideurs, la concordance entre preuve et décision, le langage utilisé, ainsi que les incitations dans l’administration et chez les actrices et acteurs qui portent la preuve dans les institutions dans le but d’aboutir à des choix concrets.
Deo-Gracias Houndolo affirme que les défis du futur devraient nous encourager à identifier ce qui fonctionne pour faire entrer la preuve dans les décisions publiques. Cela pourrait passer par l’étude d’initiatives comme le Help Desk : « Étudions la science pour le politique! » Selon lui, il faudrait également former une génération de conseillères et conseillers scientifiques, qui feraient ce travail d’interface, où il est nécessaire d’identifier la force d’une preuve ainsi que les limites de l’administration.
Ces conseillères et conseillers scientifiques devraient êtes formés à une écriture brève, sans pour autant simplifier leur propos. Ils seraient capables d’écouter, mais aussi de résister quand la preuve risquerait d’être déformée. Ils seraient également en mesure d’expliquer les incertitudes, sans perdre leur auditoire. Malheureusement, ce métier n’est pas encore bien reconnu, et il n’existe pas de formation sur l’interface entre science et politique.
L’enjeu est donc également de former ces jeunes, ce qui représenterait un investissement dans la qualité des politiques publiques, de meilleures allocations des ressources publiques et, finalement, dans la souveraineté des pays.
En conclusion : le rôle de la francophonie
Notre conférencier a ensuite discuté du rôle de la francophonie pour répondre à ces défis. Selon lui, la francophonie peut avoir un rôle stratégique, car elle représente une infrastructure scientifique et institutionnelle, dans un contexte d’asymétrie nette entre français et l’anglais.
Cet espace est une donc une façon de refuser que la langue devienne une barrière au contenu scientifique. C’est un espace où l’on peut opérer une traduction intelligente des savoirs, créer des communautés de pratique et faire des formations.