Le Réseau francophone international en conseil scientifique (RFICS) a accueilli Michel Audet le 5 novembre dernier dans le cadre d’un webinaire intitulé « De la coopération scientifique à la souveraineté scientifique : le défi de la diplomatie scientifique ». Professeur associé à HEC ayant occupé de nombreux postes au sein des plus hautes instances québécoises et internationales, il a proposé une analyse du basculement d’une coopération fondée sur le bien commun vers une affirmation croissante de la souveraineté scientifique. La discussion était animée par Nathalie de Marcellis-Warin, responsable de l’axe « Communautés de pratique et transfert des connaissances » au sein du RFICS.
Dès l’ouverture, Michel Audet a rappelé le rôle central des données probantes et du conseil scientifique dans l’élaboration des politiques publiques, tant à l’échelle nationale qu’internationale. En s’appuyant sur la typologie de l’American Association for the Avancement of Science et de la Royal Society, il a distingué trois volets : la diplomatie pour la science, illustrée par les accords formels et les infrastructures partagées comme le CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire) ; la science pour la diplomatie, qui a permis de maintenir des liens entre États malgré les tensions ; et la science dans la diplomatie, qui renvoie à la participation directe des experts scientifiques aux processus multilatéraux comme le GIEC ou les initiatives onusiennes récentes sur la régulation de l’intelligence artificielle.
Il a ensuite souligné que la coopération scientifique se concentre de plus en plus sur les technologies critiques ou de rupture, issues des domaines de la science, de la technologie, de l’ingénierie et de la médecine, et qui impliquent des usages civils et militaires. Selon l’Australian Strategic Policy Institute, 64 technologies critiques structurent désormais la compétition mondiale, dont l’intelligence artificielle, le quantique, la robotique, la cybersécurité, les biotechnologies et les matériaux avancés.
Une nouvelle géographie de la puissance scientifique
En quinze ans, le leadership technologique s’est profondément transformé : les États-Unis sont passés de 60 à 7 technologies dominantes, tandis que la Chine domine aujourd’hui dans 57 des 64 technologies critiques. Les conséquences, a-t-il souligné, ont été majeures : accroissement de la vigilance, restrictions aux partenariats, protection renforcée des savoirs stratégiques. Il a rappelé que les pays du groupe des Five Eyes (Canada, États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Royaume Uni) avaient tiré la sonnette d’alarme face à certaines initiatives chinoises, ce qui a conduit le Canada à établir des listes d’organisations et de domaines technologiques sensibles, exclues du financement fédéral.
Michel Audet a souligné que le Canada investit 1,8 % de son PIB en recherche et développement, contre 2,6 % pour le Québec et 2,7% pour l’ensemble des pays membres de l’OCDE. Le Canada est même loin de la moyenne de l’intensité de recherche et développement des pays membres de l’Union Européenne. Il a salué les orientations du dernier budget fédéral, mais a rappelé la faiblesse structurelle du secteur privé canadien en matière d’investissement en R&D et en innovation. Cette faiblesse contraste avec le modèle américain, où les géants technologiques consacrent des ressources colossales à la R&D.
Le retour en force de la souveraineté scientifique
Michel Audet a fait le constat d’un tournant : la coopération scientifique, autrefois centrée sur le bien commun, est désormais dominée par les intérêts nationaux, dans un contexte d’affaiblissement du multilatéralisme. Il souligne que la souveraineté scientifique devient une priorité stratégique, sans pour autant exclure la coopération internationale, et qu’elle exige un renforcement des investissements publics et privés en recherche. Il note enfin la convergence croissante entre science, industrie, défense et sécurité, avec des implications éthiques importantes.
L’époque d’une coopération internationale naïve est révolue. Le Canada doit, selon lui, adopter une approche pragmatique avec des partenaires sensibles comme la Chine et l’Inde, en coopérant tout en évaluant et en maîtrisant les risques. La diplomatie scientifique apparaît ainsi comme un exercice d’équilibre entre ouverture, souveraineté et sécurité.
En conclusion, à la suite d’une question de Nathalie De Marcellis-Warin sur le recul politique face aux données scientifiques, Michel Audet a appelé à un optimisme prudent. Selon lui, la configuration politique américaine actuelle n’est pas définitive, des élections comme celles de mi-mandat peuvent modifier les équilibres, et la résilience du système politique américain doit être prise en compte sur le temps long. Il a plaidé enfin pour un conseil scientifique plus stratégique, mobilisant l’ensemble des niveaux de gouvernance et les médias face à la désinformation.
La période de questions a permis d’aborder des enjeux actuels de diplomatie scientifique et de souveraineté technologique. Pour saisir toute la portée des échanges, nous vous invitons à visionner la conférence dans son intégralité, en suivant ce lien.