Le 19 novembre 2025 s’est tenu le dixième rendez-vous du Club de lecture international sur le conseil scientifique (CLICS) du RFICS. Pour cette séance, les membres ont discuté d’un texte de Stéphane Tirard, Le conseil scientifique Covid-19 : une approche épistémologique, paru dans Responsabilité & environnement (2022). À travers ce texte, qui analyse finement les tensions entre justification publique et positionnement des experts en temps de crise, la rencontre a permis d’explorer des enjeux toujours actuels : frontières entre science et politique, responsabilité des conseillers, attentes du public et place des sciences sociales.
Comme toujours, le CLICS réunit des participants aux profils variés issus de différents pays.
Frontières entre science et politique : une ligne de crête toujours délicate
D’entrée de jeu, un participant a rappelé l’importance du travail de cadrage que doivent faire les conseils scientifiques. S’appuyant sur son expérience professionnelle, il a décrit la nécessité de gérer soigneusement la limite entre production de savoirs et attentes décisionnelles. À l’image de ce que Tirard montre dans son article, il a souligné que déterminer où s’arrête la compétence scientifique et où commence la responsabilité politique demeure un exercice délicat — et souvent contesté.
Une autre participante a prolongé cette réflexion en discutant de la manière dont les règles et mécanismes institutionnels façonnent la formulation même des avis. L’étude de Tirard met en évidence l’usage de formulations prudentes, parfois implicites, permettant au conseil scientifique français de préserver sa légitimité tout en évitant de s’aventurer sur un terrain explicitement politique. Cette stratégie de « marge de manœuvre » a suscité débat parmi les membres.
Tensions épistémologiques et contraintes pratiques
Les échanges ont ensuite porté sur les tensions internes à la pratique scientifique, particulièrement dans un contexte de crise où les connaissances sont incertaines, évolutives et parfois controversées — un constat central du texte de Tirard.
Une participante a souligné que les experts sont constamment tiraillés entre la nécessité de respecter des standards méthodologiques et celle de fournir des réponses rapides, utiles et compréhensibles pour les décideurs. Les participants ont discuté de diverses stratégies adoptées dans différents pays, notamment :
- se déclarer explicitement incompétent sur certains sujets ;
- expliciter les limites de généralisation des preuves disponibles ;
- comparer les contextes nationaux pour relativiser la portée des recommandations.
Ces stratégies permettent aux experts de composer avec l’incertitude tout en répondant aux demandes des gouvernements, qui attendent souvent des analyses claires et immédiatement exploitables.
Interdisciplinarité, sciences sociales et légitimité démocratique
Un autre fil de discussion central portait sur la place accordée aux sciences sociales au sein des conseils scientifiques. Plusieurs intervenants ont noté que, même si les sciences humaines et sociales étaient officiellement présentes dans le Conseil scientifique français, leur rôle demeurait souvent — comme le dit Tirard — pragmatique, orienté notamment vers la compréhension de l’adhésion ou de l’acceptabilité des mesures.
Les membres du CLICS ont comparé diverses approches nationales, notamment :
- l’importance accordée à la communication publique en Amérique du Nord ;
- l’intégration de structures existantes de santé publique dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest avant même la COVID-19 ;
- les efforts de collaboration interinstitutionnelle dans certains pays européens.
Plusieurs participants ont insisté sur la nécessité de renforcer les liens entre sciences sociales, philosophie et pratique décisionnelle, afin de mieux anticiper les enjeux de légitimité et de responsabilité démocratique dans la formulation des avis scientifiques.
Conseil scientifique, imputabilité et “danse” entre experts et décideurs
Un moment fort de la rencontre fut la discussion sur la responsabilité partagée entre experts et politiques. Plusieurs participants ont relevé que la crise a révélé une tension persistante : les gouvernements invoquent souvent « la science » pour légitimer leurs choix, mais les experts rappellent qu’ils ne prennent pas les décisions finales.
Cette “danse institutionnelle”, comme l’a nommé un participant, se caractérise par :
- une tendance des décideurs à s’appuyer sur les conseillers lorsque les mesures sont populaires ;
- un renvoi de responsabilité vers les experts lorsque les mesures sont impopulaires ;
- un risque de confusion publique quant au rôle exact des conseillers.
Cette dynamique complexifie la communication scientifique et met en jeu la crédibilité même du dispositif d’expertise.
Perspectives internationales et comparaison des modèles
Les échanges ont aussi porté sur les relations entre conseils scientifiques et organisations internationales. Un participant a mentionné l’influence d’acteurs tels que l’ONU ou de grandes firmes de consultants dans la gestion stratégique de la pandémie. D’autres ont évoqué la volonté affichée de certains pays — notamment au Canada — de collaborer davantage avec des conseils internationaux, tout en observant un certain scepticisme persistant du public depuis la crise.
Ces discussions ont montré que la place de l’expertise scientifique varie fortement d’un contexte à l’autre, mais que les défis de légitimité, de transparence et de communication demeurent des enjeux transversaux.
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Cette dixième rencontre du CLICS a permis de revisiter, à travers la lecture de Tirard, des questions fondamentales concernant l’équilibre fragile entre science, politique et société. Les discussions ont mis en lumière l’importance de la réflexion collective autour de l’expertise en démocratie, ainsi que la valeur unique du CLICS comme espace d’échanges internationaux et interdisciplinaires.
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Les prochains rendez-vous auront lieu aux dates suivantes :
- Vendredi 23 janvier
- Vendredi 20 février
- Vendredi 20 mars
- Vendredi 17 avril
Les rencontres se dérouleront le troisième vendredi de chaque mois. Surveillez l’infolettre pour les détails.
Au plaisir de vous y retrouver !